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Critique Littéraire adulte 2013 / 2014 : les lauréats - Médiathèque de Puteaux

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Découvrez les lauréats du Prix de la Critique Adulte :

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Marie Dominique Menet, sur Ladivine de Marie Ndiaye (Gallimard, février 2013)

 

Amateurs d'histoires drôles, s'abstenir ! Ladivine de Marie NDiaye, est un roman amer et profond, qui parcourt jusqu'à quatre générations, et qui vous emmène dans les dédales d'un sentiment assurément pénible, bigrement destructeur : la culpabilité. Pour commencer, le lecteur est invité à démêler la difficile question de l'identité de Malinka, fille d'une femme bien trop simple et qui refuse d'afficher le lien qui l'unit à sa mère qu'elle appelle « la servante ». Le récit est précis, progressif. L'auteur dessine la réalité crue et poignante du rejet, de l'aversion qui s'empare de Malinka pour sa mère. « Sa mère qui était une servante, n'avait pas l'air d'être sa mère, elle qui était une princesse ». Alors la princesse Malinka se fait appeler Clarisse. Elle quitte la masure, range la servante dans un recoin de sa vie, portant un coup fatal à son bonheur. Plus tard, elle parsème la solitude et l'abandon de cette femme de visites secrètes, silencieuses, vides d'amour, et comble de la cruauté, lui cache sa vie, lui en interdit l'accès.

 

Qu'advient-il aux princesses qui rejettent si brutalement leur mère ? Rien de simple sous la plume de Marie NDiaye, qui, le sujet posé et avec l'écriture profonde et élégante qu'on lui connait déjà, peut démonter l'horloge des sentiments humains et plonger son lecteur dans les entrailles de la culpabilité où toute possibilité de bonheur sera systématiquement détruite. Aucun des aspects de ce lourd bagage n'est épargné, ni sa nature hautement transmissible. Chaque personnage de ce livre au style âpre et oppressant, porte le morceau de vérité de l'auteur sur une culpabilité ravageuse, envahissante, dangereuse. Le récit se fait lourd. La culpabilité est partout et quand elle disparait comme dans la rencontre de Marko avec un couple de vendeurs de voiture, tout devient suspect, inadmissible. L'expérience de culpabilité que traverse chaque personnage est livrée dans une intensité dramatique et une épaisseur de texte étonnante, matérialisant jusqu'à l'étouffement des êtres pris dans ses filets.

 

Le tour de force de ce roman est de n'avoir manqué aucun des visages de ce sentiment terrible, aucune des situations qu'il peut générer ou qui l'ont produit (une mention spéciale aux parents Berger, créateurs de culpabilité dans la plus pure tradition). Il est également de réussir à produire l'exact phénomène, dans toute sa dureté, dans toute sa complexité.

Clarisse épouse Richard Rivière, s'attache à être une parfaite épouse, une bonne mère. L'histoire de Clarisse Rivière forme un bloc épais, lourd, progressant vers le vide, sans chapitres, sans coupures. Son histoire se déroule, lancinante et fatale. Elle attend fébrilement, discrètement, son châtiment. Il se présentera, c'est certain, car de la culpabilité, elle ne sortira pas. « La vie de la servante, elle en avait fait un pain amer, et rien n'avait racheté cela finalement ».

 

S'ensuit l'histoire de la fille de Clarisse, Ladivine, dont on a compris dans les six petites pages qui précèdent, qu'elle n'a pas reçu ce prénom par hasard. Ladivine a quitté ses parents pour vivre sa vie à Berlin. Mais qu'importe la distance. L'engagement de liberté, que son mari Marko Berger et elle réussissent à prendre, va se heurter à l'ennemi implacable qui a déjà pris sa mère. Les vacances qu'ils prennent à bonne distance des parents Berger, loin de l'affranchir, la plonge dans une conscience fautive. Le lieu choisi de leurs vacances - s'agit-il de l'Afrique ? - les entachent bizarrement de mal-être. Les questions s'installent et posent sur le séjour de Ladivine un doute permanent. Son esprit s'englue dans des fautes imaginaires et la ramènent constamment à sa mère. Se construisent un isolement et un désordre progressifs entre elle et les siens, son mari, ses enfants. Son histoire vire à l'étrange, où il est question d'un mariage, d'un meurtre imaginaire et d'un chien. Au fil du récit, Ladivine semble ne plus s'appartenir. Son mari devient sa cible. Des phrases incongrues telles que : « Que la culpabilité le tienne aussi serré jusqu'à la fin de ses jours... et l'occupe solidement, inaccessible, comme une tique au milieu du dos », ajoute à la perplexité du lecteur. Son héroïne est-elle conduite par le seul sentiment de culpabilité à une insoutenable confusion ? S'en libérera-t-elle ?

 

La construction du roman n'est pas étrangère à la densité du récit. La matière lourde, sombre et compacte qu'est la narration des vies de Clarisse et Ladivine, comprime comme deux étaux la petite chose innocente, « la servante », perdue dans six malheureuses pages au milieu des deux. Son impossible position de coupable désignée, qui peut souffrir constamment, obscurément, sous une pression invisible qui ne relâche jamais son étreinte, en fait le personnage absolu et paradoxal de la victime coupable. La même construction sous-entend la transmission possible à Annika, la petite fille de Clarisse, et le poids de la culpabilité en héritage, indéfiniment.

 

Enfin, le lecteur fait la connaissance de Richard Rivière. Que cache ce personnage affable et assuré, qu'on admire, auquel on ne trouve aucune faille ? Approchera-t-il la vérité ou continuera-t-il à payer le prix de sa tranquillité de la méconnaissance des êtres qui l'entourent ? Le tableau est complet, le dénouement est proche. L'ennemi juré a le visage hideux, imbécile d'un assassin qui obéirait aux drames intérieurs. La conclusion poignante échoue dans les mains des « rescapés » de ce récit magnifique et vibrant, laissant le lecteur aussi « humble et instruit » que ceux dont il vient de traverser l'enfer.

 

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Solange Papelard, sur Le Roman du mariage de Jeffrey Eugenides (Editions de l'Olivier, janvier 2013)

 

Ils se réunissaient dans des cafés ou chez l'un d'entre eux. Ils étaient étudiants en littérature, ou en théologie, ou scientifiques, et entendaient s'affirmer tout en s'encourageant et se stimulant. Ainsi, de flash-back en flash-back, commence le roman de trois étudiants de Brown University au début des années 1980. Il y a une jeune femme Madeleine et ses deux soupirants, Leonard et Mitchell. Pendant toute cette première partie, l'auteur nous fait vivre la vie d'un campus américain avec ses particularités et ses richesses. Ils sont fascinés par la littérature et par les écrivains. Madeleine quant à elle découvre avec ferveur Roland Barthès et Jacques Derrida. Elle est traditionnelle, issue d'une famille aisée et espère s'affranchir de cette tradition et de son éducation.

 

 

Dans la seconde partie du roman, nous suivons ces trois jeunes gens lorsqu'ils quittent l'université et sont confrontés au monde réel. Si les amours de ce trio amoureux étaient heureuses, bien sûr il n'y aurait pas d'histoire. Ils sont constamment tiraillés entre leur réalité et les théories qu'ils apprennent en fac. Comment les romans agissent-t-ils sur la vie et comment la vie agit-elle sur les romans ? La question n'est pas si simple et Eugenides choisit le sujet de l'amour et du mariage, classique, pour explorer cette idée.

 

L'auteur va donc nous montrer leurs difficultés. Madeleine ne trouve aucun charme au terne et timide Mitchell qu'elle n'en finit plus de repousser. En revanche, elle tombe amoureuse du brillantissime et très charismatique Leonard qui étudie la biologie. Mitchell qui aime Madeleine en secret et attend son heure part pour un très long périple et fait du bénévolat pour le compte de Mère Teresa. Il sublime son désir dans l'étude des religions.

 

Léonard et Madeleine se marient et doivent faire face à la maladie. Léonard est bi-polaire et malgré toute sa bonne volonté, Madeleine ne peut rien pour lui. Elle est cependant persuadée que l'amour qu'elle lui voue va le sauver. L'auteur nous donne des explications très fournies sur la psychose maniaco-dépressive, allant même jusqu'à détailler les grandes lignes des différents traitements médicaux en 1980.

 

Comme souvent dans les romans américains, un luxe de détails émaille les 500 pages de ce roman, pour aboutir à un portrait précis des personnages mais aussi de la société américaine de cette époque, avec ses manies, ses modes intellectuelles. La profondeur psychologique des personnages est très intéressante. Eugenides trace une fresque passionnante sur la complexité des relations humaines. Il nous montre avec beaucoup d'humour les effets de la mode "intellos français". Humour, réflexions philosophiques, psychologie, tout est réuni pour faire passer au lecteur un moment agréable et très "culturel".

 

J'ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de cet ouvrage. Le récit coule avec un apparent naturel, tout en opérant de subtils va-et-vient dans l'espace-temps. Il est très bien écrit et très bien construit, faisant preuve de compromis entre rigidité et souplesse. Le registre d'écriture utilisé par Eugenides donne un style vraiment très agréable à lire. Le récit est tout à la fois réaliste et cérébral, lent et subrepticement captivant... L'auteur saisit la thématique faussement naïve de l'amour chez les jeunes adultes pour aborder sérieusement des sujets comme la religion ou la maladie mentale sans oublier d'y ajouter encore et toujours une touche humoristique.

 

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Xavier Barreau, sur Merde à la déprime couv-merde-deprime de Jacques Séguéla (Ed. Jean-Claude Gawsewitch, mai 2013)

 

La France, dit-on est le pays des râleurs, revendicateurs, contradicteurs. Dans la région de Brive La Gaillarde, fortement imprégnée par la culture du rugby à XV, les lendemains de défaite sont prétexte à des discussions homériques autour d'un apéritif anisé (et) (ou) sur le terrain de pétanque...

Les vieux supporteurs aigris refont le match à grands coups de « il fallait » « il y a qu'à » « on devrait » ; Joueurs, capitaines, entraîneurs, président et même spectateurs sont tour à tour passés à la moulinette ; ces animateurs du lundi sont nommés « les contrariants ».

Si sa force tranquille ne l'avait projeté au-devant de la scène, Jacques Séguéla aurait pu être un des leurs mais la fréquentation des élites l'a malheureusement coupé du monde simple et réel.

Un an après Philippe Delerm (je vais passer pour un vieux con) et avec seulement sept lettres de l'alphabet, Jacques Séguéla cisèle un titre racoleur et un tantinet franchouillard ; il s'y connait le bougre, dans la promotion de ses idées voire de sa propre personne...

A l'arrivée ? Un livre de gare, imprimé en caractères pour amblyope (pardon) et qui ne va pas épuiser le lecteur ; il distille un optimisme auto-suffisant à base de méthode « Coué » à la sauce « Montebourg » ; d'un chapelet de lieux communs, un maigre intérêt surnage par la grâce de quelques anecdotes d'archives ou souvenirs personnels (Riboud père et fils, Gutenberg, direction de l'aviation civile...).

 

Au fil des pages, la mission revendiquée par le titre parait même compromise : le pessimisme infiltre le sujet grave du numérique.

 

L'incantation « osons » ne fera pas d'ombre à des « pointures » médiatiques disparues (Jean-Paul II, Abbé Pierre, Stéphane Hessel) ni même à des prophètes de malheur bien vivants (Claude Alègre, Jacques Attali...)

 

« Merde à la déprime », livre de gare ?

A éviter un jour de grève à Saint-Lazare, ou aux heures de pointe à « Chatelet Les Halles »...

 

Le pharmacien raté ne nous guérira pas de la dépression, le publicitaire a perdu de l'acuité, l'écrivain est absent.

 

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Rosine Rousseau, sur L'Ultime secret du Christ de José Rodrigues dos Santos (HC Editions, Mai 2013)

 

Stop, par pitié ! Que cesse enfin la vague de ces romans ésotérico-biblico-policiers qui viennent à intervalle régulier s'échouer dans nos bibliothèques et polluer les rayons de nos librairies. De ce genre de lecture, nous sortons l'esprit englué d'ennui et fort contrariés d'avoir été encore une fois le « pigeon » de l'histoire.

 

C'est vrai, le « Da Vinci Code » m'avait plu. C'était le premier roman du genre à avoir du succès. Le suspense était bien mené et les héros sympathiques. Dans la brèche ainsi ouverte, combien se sont engouffrés pour profiter de la tendance ? Dan Brown le premier, dont on a réédité précipitamment les œuvres antérieures qui n'avaient pas retenu l'attention du public.

Je n'avais jamais entendu parler de ce José Rodrigues Dos Santos. On nous dit au verso du livre qu'il est le présentateur vedette du journal télévisé portugais. Il y est sûrement très bon. Alors pourquoi commettre ce roman navrant ? Pour le seul plaisir de recopier la bible, Ancien et Nouveau Testaments confondus ? Quelles sont ces pseudo-révélations qu'il nous assène avec pédantisme ? Jésus était juif ? Quel scoop ! Les représentations d'un Christ éthéré, blond aux yeux bleus, sont de pures fictions artistiques et nous les admirons sans en être dupes. Les Evangiles ne sont pas des livres historiques ? Leurs auteurs et leur transmission restent mystérieux ? Le contraire serait surprenant !

 

Toutes les cent pages environ, un homme vêtu de noir égorge, au moyen d'une dague rituelle, un savant ou un historien en poussant un grand cri... cela fait-il réellement de ce livre le « thriller » qu'on nous annonce ? Qu'on me pardonne, mais la littérature policière scandinave nous a donné d'autres appétits.

 

Que dire de la forme et des interminables monologues du héros de cette histoire ? On a rarement fait plus soporifique. Le livre m'est plusieurs fois « tombé des mains » au sens propre, d'autant plus que ses 500 pages pèsent leur poids.

 

Quant à l'intrigue (si l'on peut dire), elle confine au ridicule dans sa naïveté. Imaginez un peu, les « méchants » sont en fait les policiers ! Le héros tombe des nues, nous pas hélas.

D'un naturel optimiste, jusqu'à la fin j'espérais mieux. Mes craintes étaient bien fondées. Rarement dénouement aura atteint de tels sommets dans la niaiserie. Jugez plutôt : le savant fou veut cloner l'A.D.N. de Jésus (retrouvé par miracle bien sûr) pour qu'il revienne parmi nous en chair et en os et ramène la paix sur notre terre. Après des dizaines de pages scientifiques –ou réputées telles- sur le clonage, il n'y a vraiment que le héros pour être surpris.

 

Qu'un éditeur accepte de publier un tel roman est en soi un mystère. Au moins celui-ci, soucieux de ses intérêts, n'a-t-il engagé que peu de frais pour les corrections. Quel mépris du lecteur !

On nous culpabilise sans cesse avec l' « équivalent carbone » du moindre de nos déplacements. A quand un «équivalent forêt » pour taxer la publication de livres inutiles ?

 

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Gilbert Sommier sur Garde tes larmes pour plus tard de Alix de Saint André (Gallimard, janvier 2013)

 

Dans « Il n y a pas de grandes personnes » soumis, il y a quelques années déjà, à l'appréciation des critiques- amateurs de Puteaux, Alix de Saint-André exaltait la mémoire d'André Malraux devenu son pygmalion après la lecture de la Condition Humaine. Nous avions fait l'apologie de cet ouvrage en affirmant qu'il était « passionnant, remarquablement bien écrit et drôle ».

 

 

C'est donc avec un préjugé très favorable que nous avons entrepris la lecture de « Garde tes larmes pour plus tard » Le titre était joli, et les vingt premières pages étaient rédigées dans ce style alerte, impertinent et chargé d'humour qui nous avait tant plu dans « Il n'y a pas de grandes personnes ».

Las, les choses se sont vite gâtées, l'histoire qui, au départ, semblait devoir être une biographie de Françoise Giroud, s'est perdue dans les sables d' une enquête des plus vaseuses. A propos d'une histoire de lettres anonymes qui aurait mérité un article dans Closer, mais pas un livre chez Gallimard.

Mon impression est que « Garde tes larmes ... » est le type de livre qu'un auteur écrit lorsqu'il n'a plus grand chose à dire. Si on veut être indulgent, on dira que c'est un hommage post-mortem rendu à la personne assez exceptionnelle qu'était Françoise Giroud pour la laver de la détestable accusation, reprise par Christine Okrent dans sa biographie, d'être un corbeau.

 

Alix de Saint André et Caroline Eliacheff, la fille de Giroud, ont pu se prendre pour de fins enquêteurs, et signer Sherlock ou Watson, les innombrables mails qu'elles s'échangeaient, mais cette comédie ne pouvait amuser qu'elles.

 

Franchement, après être arrivé péniblement au bout de l'enquête « diligentée » par Alix de Saint-André, je me refuse à suivre le conseil qu'elle me donne en guise de titre : je me refuse à garder mes larmes pour plus tard. Je veux au contraire, les verser immédiatement sur la déception et l'ennui que m'a procuré cet ouvrage. Au risque, avec toute cette eau répandue, d'aggraver son naufrage.